Aux Philippines, le divorce n’existe tout simplement pas. C’est l’un des derniers pays au monde, avec le Vatican, à maintenir cette interdiction. Alors que le débat parlementaire s’est à nouveau heurté à un mur début 2025 et que le Congrès (le Parlement philippin) arrive au terme de sa législature sans avoir abouti, où en est ce pays de 117 millions d’habitants ? Nolwenn News fait le point.
Aux Philippines, des milliers de femmes vivent séparées de leur mari, sans pouvoir l’être officiellement. Parce que le divorce n’existe pas. Cet archipel de 117 millions d’habitants reste l’un des derniers pays au monde, avec le Vatican, à maintenir cette interdiction absolue.
Début 2025, une nouvelle tentative de légalisation s’est heurtée à l’inaction du Sénat philippin. Si rien n’est voté avant la fin de la session parlementaire, prévue en juin 2026, tout le processus recommencera à zéro. Dernier tour de piste… ou nouveau départ ?
Nolwenn News fait le point.
Un héritage colonial et religieux ancré dans la loi
L’interdiction du divorce aux Philippines ne date pas d’hier. Elle s’enracine dans plusieurs siècles de colonisation espagnole et dans l’influence durable de l’Église catholique, qui touche aujourd’hui encore une large majorité de la population. En effet, le pays a été administré par l’Espagne de 1565 à 1898, période au cours de laquelle le droit canonique a largement modelé le droit de la famille.
C’est le Code de la famille philippin, entré en vigueur par décret présidentiel en 1988 sous Corazon Aquino, qui interdit explicitement le divorce. Ce texte constitue toujours aujourd’hui le socle du droit matrimonial dans l’archipel. Il prévoit seulement deux mécanismes pour rompre un mariage : l’annulation, qui suppose que le mariage était invalide dès sa conclusion, et la séparation légale, qui autorise les époux à vivre séparément sans pour autant dissoudre le lien matrimonial. Dans les deux cas, les époux restent juridiquement mariés et ne peuvent pas se remarier.
Il existe une exception, peu connue mais significative : les Philippins de confession musulmane bénéficient, depuis le décret présidentiel 1083 de 1977, d’un régime juridique distinct qui autorise le divorce pour les mariages contractés selon le rite islamique.
👉 Bon à savoir :
La séparation légale aux Philippines ne met pas fin au mariage. Elle permet aux époux de vivre séparément et de régler leurs biens, mais le lien conjugal demeure. Les personnes légalement séparées ne peuvent pas se remarier, ni aux Philippines ni à l’étranger.
L’annulation du mariage philippin : une alternative inaccessible pour la majorité
Faute de divorce, l’annulation de mariage est devenue la seule voie vers une rupture formelle. Mais cette procédure est hors de portée pour la grande majorité des Philippins.
Et pour cause ! Son coût peut atteindre 10 000 euros, soit l’équivalent de plusieurs années de salaire pour un travailleur à revenu moyen. Par ailleurs, sa durée médiane dépasse trois ans et demi. Enfin, ses conditions d’obtention sont strictes : la maltraitance, l’abandon ou l’infidélité ne constituent pas, en droit philippin, des motifs d’annulation valables. Pour obtenir son annulation, il faut démontrer que le mariage était nul dès l’origine, par exemple en raison d’une incapacité psychologique de l’un des époux au moment de la célébration.
Environ 10 000 demandes d’annulation sont déposées chaque année dans tout le pays. Un chiffre qui ne reflète qu’une fraction des séparations de fait, tant la procédure reste dissuasive.
Un débat parlementaire qui piétine, mais une pression croissante
La légalisation du divorce aux Philippines fait l’objet de tentatives législatives depuis presque 30 ans. Plus de vingt textes ont été déposés, sans qu’aucun n’ait jamais franchi les deux chambres du Parlement.
Le cycle le plus récent a connu ses avancées les plus significatives à ce jour. En mai 2023, la Chambre des représentants a adopté en troisième lecture un projet de loi sur le divorce absolu, avec 142 voix pour et seulement 6 contre. En mars 2024, une commission sénatoriale a approuvé un texte de synthèse. Mais en février 2025, le Sénat a ajourné sa session sans même examiner le projet en séance plénière. Le texte est alors tombé avec la fin de la législature.
Depuis lors, neuf nouveaux projets de loi ont été déposés à la Chambre des représentants. L’échéance est désormais connue : le 19e Congrès philippin s’achève en juin 2026. Si aucun texte n’est adopté par les deux chambres d’ici là, l’ensemble de la procédure recommencera à zéro avec la nouvelle législature.
La parlementaire Arlene Brosas, co-autrice du dernier projet, a indiqué vouloir poursuivre le combat quelle que soit la composition du prochain Congrès. Les propositions en discussion prévoient notamment une assistance juridique et psychologique gratuite pour les demandeurs à faibles revenus, un plafonnement des honoraires d’avocats et un délai de traitement maximal d’un an.
L’Église catholique et le Sénat : les deux bastions de l’opposition
La puissance de l’Église catholique dans la vie politique philippine est un facteur déterminant du blocage. Les sénateurs, dont beaucoup cherchent à être réélus, redoutent un retour de bâton de l’institution religieuse s’ils soutiennent publiquement la légalisation.
La conférence épiscopale des Philippines a longtemps présenté un front uni contre le divorce. Fin 2025, le Cardinal Pablo Virgilio David, qui avait affiché une posture plus nuancée en invitant à respecter ceux qui pensent autrement, a été remplacé par l’archevêque Gilbert Garcera, signataire en 2018 d’une lettre pastorale opposée au divorce. Le changement de leadership au sein de la hiérarchie catholique est suivi de près par les partisans de la réforme.
Du côté du Sénat, son président Francis Escudero s’est dit favorable à un assouplissement de l’annulation plutôt qu’à la consécration du mot « divorce », estimant que la légalisation générerait des dissensions sociales. Pour sa part, le président Ferdinand Marcos Jr., qui avait affiché une ouverture de principe lors de sa campagne en 2022, n’a pas inscrit le divorce parmi ses priorités législatives avant la fin du mandat de l’actuel Congrès.
Des conséquences concrètes, notamment pour les femmes
L’absence de divorce a des répercussions particulièrement lourdes pour les femmes victimes de violences conjugales. Ne pouvant obtenir ni la dissolution de leur mariage ni une aide juridique abordable, elles demeurent liées à un époux violent sur le plan civil, avec toutes les conséquences que cela implique : bénéficiaire d’assurance-vie, statut sur les documents d’identité, droits patrimoniaux, ou encore garde des enfants.
Les violences domestiques et l’abandon figurent au premier rang des arguments avancés par les partisans de la réforme. Onna Quizo, directrice exécutive de l’Observatoire du genre contre la violence et l’exploitation, formule la question de manière directe : « Ce n’est pas l’existence d’une porte de sortie qui ruine une famille. C’est la maltraitance. »
Les sondages montrent par ailleurs une évolution de l’opinion publique. Selon l’institution Social Weather Stations, le soutien à la légalisation du divorce atteignait 62 % de la population philippine en décembre 2024, contre 43 % en 2014.
❓ Le saviez-vous ?
Les Philippins mariés à des ressortissants étrangers bénéficient d’une exception : si leur conjoint étranger obtient un divorce valide à l’étranger, ils peuvent en demander la reconnaissance judiciaire aux Philippines, ce qui leur permet de se remarier. Cette règle ne s’applique pas aux couples composés de deux ressortissants philippins.
Le mot de la fin
Le divorce reste illégal aux Philippines pour la très grande majorité des citoyens. La dernière tentative de légalisation s’est heurtée, début 2025, à l’inaction du Sénat. Neuf nouveaux textes sont en discussion à la Chambre des représentants, avec une échéance critique fixée à juin 2026 : si aucun n’est adopté dans les deux chambres avant la fin du 19e Congrès, le processus législatif repartira de zéro.
Le débat illustre la tension persistante entre le poids de l’Église catholique dans la vie publique philippine et une évolution sensible de l’opinion, notamment chez les femmes en situation de vulnérabilité conjugale. L’issue de la prochaine session parlementaire sera déterminante pour savoir si les Philippines rejoignent enfin les quelque 190 pays qui reconnaissent le droit au divorce.